{"id":159,"date":"2020-05-13T17:54:18","date_gmt":"2020-05-13T20:54:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.o-kahu.com\/chapitre1\/?p=159"},"modified":"2020-05-13T17:54:18","modified_gmt":"2020-05-13T20:54:18","slug":"les-digressions-dun-cancrelat-excentrique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.o-kahu.com\/chapitre1\/2020\/05\/13\/les-digressions-dun-cancrelat-excentrique\/","title":{"rendered":"Les digressions d&rsquo;un cancrelat excentrique"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #ffcc00;\">Il y a quelques semaines, John et Mady ont commenc\u00e9 \u00e0 passer beaucoup de temps \u00e0 la maison. \u00c7a leur arrivait plut\u00f4t rarement. Habituellement, je ne les voyais que tr\u00e8s peu, le matin, entre un caf\u00e9 bu pr\u00e9cipitamment et une douche al\u00e9atoirement trop chaude ou trop froide et qui faisait hurler \u00e0 Mady des choses qu&rsquo;en toute pudeur je ne r\u00e9p\u00e8terai pas ici ; et le soir, tellement \u00e9reint\u00e9s que ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre ne pr\u00eatait r\u00e9ellement attention \u00e0 ma pr\u00e9sence sous leur toit.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ffcc00;\">Et puis je tiens, tant qu&rsquo;on y est, \u00e0 pr\u00e9ciser que je ne suis pas du genre squatteur ingrat ou encombrant. J&rsquo;ai toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s discret, bonne pr\u00e9sentation, silencieux, muet comme une carpe : bref, le type qui sait se faire oublier, et d&rsquo;ailleurs il m&rsquo;est arriv\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises de me demander si on se souvenait que j&rsquo;existe&#8230;<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ffcc00;\">Comme dirait un de leurs c\u00e9l\u00e8bres ascendants, que j&rsquo;avais d\u00e9couvert au hasard d&rsquo;une lecture dans un livre que Mady avait laiss\u00e9 ouvert sur le lit : \u00ab\u00a0\u00eatre ou ne pas \u00eatre, telle est la question\u00a0\u00bb ! Je n&rsquo;ai jamais pu aller plus avant dans ce bouquin, il s&rsquo;\u00e9tait referm\u00e9 sur moi, assez violemment il est vrai : j&rsquo;en avais conclu alors que Mady devait faire partie de ces gens qui n&rsquo;aiment pas qu&rsquo;on touche \u00e0 leur livre quand ils en ont commenc\u00e9 la lecture. Un livre, c&rsquo;est comme un bon ami : certaines personnes rechignent \u00e0 partager leurs amis. To share or not to share ? That is the question ! Je sais, \u00e7a peut surprendre de rencontrer un \u00eatre aussi ch\u00e9tif manier plusieurs langues en m\u00eame temps : c&rsquo;est \u00e0 cause de ma m\u00e8re : n\u00e9e \u00e0 Londres dans un grand restaurant japonais, elle avait d\u00fb composer avec ces diff\u00e9rents idiomes pour interpr\u00e9ter le plus rapidement possible les paroles de menace ou d&rsquo;hostilit\u00e9 prof\u00e9r\u00e9es \u00e0 son \u00e9gard. C&rsquo;est elle qui m&rsquo;a appris \u00e0 me m\u00e9fier des coups de pied et des coups de balais et, dans le m\u00eame temps, \u00e0 appr\u00e9cier les volutes de la grande gastronomie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ffcc00;\">Il faut dire que dans ma famille, hormis ma g\u00e9nitrice, et aussi loin que remonte ma m\u00e9moire, les gens mangent un peu n&rsquo;importe quoi : peaux de banane, arr\u00eates de poisson, fromage longuement et savamment d\u00e9compos\u00e9 au milieu des d\u00e9chets, rognures d&rsquo;ongles, et autre excr\u00e9ments et s\u00e9cr\u00e9tions divers et vari\u00e9s. J&rsquo;ai pris le contre-pied de ces tendances imm\u00e9moriales. Composer avec les aliments \u00e0 ma disposition, et ne chercher toujours que le meilleur, le fin du fin, the best of the best, telle est ma devise ! Tel Jonathan Livingstone, dans un ciel acquis \u00e0 la force de ses ailes, j&rsquo;ai su, tr\u00e8s jeune, que je voulais m&rsquo;\u00e9manciper de la benne \u00e0 ordures. C\u2019est comme \u00e7a que j&rsquo;ai connu mon couple de colocataires press\u00e9s : un jour que je trainais ma m\u00e9lancolie et mon spleen dans un h\u00f4tel r\u00e9put\u00e9 de Paris, j&rsquo;avais le cafard, soit dit en passant et sans mauvais jeu de mot, apr\u00e8s devrai-je le mentionner, une charmante croisi\u00e8re \u00e0 travers la Manche, dans un sac \u00e0 main en cuir v\u00e9ritable o\u00f9 j&rsquo;avais lu, dans la langue de Moli\u00e8re, quelques pages ouvertes d&rsquo;un livre qui devait faire de moi plus tard le dandy que je suis aujourd&rsquo;hui : les Fleurs du mal, ouvrage admirable mais dans lequel je pressentais d\u00e9j\u00e0 toute la noirceur et la tristesse \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le c\u0153ur humain.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ffcc00;\">Bref, excusez-moi de la digression, je rencontrai donc, ce soir-l\u00e0, John et Mady, qui bien malgr\u00e9 eux, allaient devenir mes h\u00f4tes, au 136 boulevard de Picpus. Ils \u00e9taient sortis faire la bringue dans le grand Paris, et je les avais tout de suite remarqu\u00e9s \u00e0 leur accent british qui ne passait pas inaper\u00e7u. Dois-je vous rappeler que je d\u00e9barquais tout juste de Londres et que mon fran\u00e7ais laissait alors quelque peu \u00e0 d\u00e9sirer. Or, pour un cafard qui veut vivre longtemps, il faut un tant soit peu comprendre la langue des personnes chez qui vous allez passer le plus clair de votre temps. Je grimpais dans le cartable de John tandis qu&rsquo;en bon gentleman, il payait l&rsquo;addition,et je m&rsquo;installais, cosy, entre les mousses de mon embarcation. Nous pr\u00eemes le m\u00e9tro, ligne 6, direction Place de la Nation et bien s\u00fbr, du fait de mon jeune \u00e2ge, je passai sans payer. Arriv\u00e9s station Picpus, je me souviens encore avoir eu un regard de d\u00e9dain pour ces cafards sans domicile qui faisaient l&rsquo;aum\u00f4ne \u00e0 la sortie du train. J&rsquo;ai depuis lors revu mon jugement, et je tiens \u00e0 ajouter que j&rsquo;envoie d\u00e9sormais tous les mois quelques miettes aux cafards du c\u0153ur, en attendant que soit instaur\u00e9 un jour un revenu de blatte universel pour tous les cafards d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s de la plan\u00e8te.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ffcc00;\">Apr\u00e8s quoi nous arriv\u00e2mes au logis et, en bon fils unique, j&rsquo;analysai l&rsquo;orientation de ce qui allait devenir ma chambre, en accord avec les recommandations du cafard-shui, que j&rsquo;avais \u00e9tudi\u00e9 dans un resto chinois, juste apr\u00e8s que le restaurant japonais o\u00f9 \u00e9taient n\u00e9s ma m\u00e8re et moi-m\u00eame eut pos\u00e9 la cl\u00e9 sous la porte, suite \u00e0 une inspection sanitaire qui m&rsquo;avait d\u00e9couvert chevauchant makis et sushis, en qu\u00eate du sacro-saint wasabi : je dois avouer ce faible pour les condiments \u00e9pic\u00e9s qui m&rsquo;a souvent valu un teint de tomate trop mure sur les photos de famille.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ffcc00;\">Depuis mon arriv\u00e9e dans le petit appartement, nous coulions des jours heureux, Mady et John affair\u00e9s le jour durant \u00e0 leurs professions respectives et moi, l&rsquo;esprit toujours occup\u00e9 entre de grandes lectures et des arrangements culinaires qui m&rsquo;avaient valu un trois-cafards en 2017 pour le modeste restaurant bioblatte dont je m&rsquo;occupais en ce temps-l\u00e0.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ffcc00;\">Et puis, il y a quelques semaines est arriv\u00e9e la nouvelle de l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie. Toute la presse fran\u00e7aise et \u00e9trang\u00e8re paraissait ne plus avoir d&rsquo;yeux que pour cet organisme ch\u00e9tif, incapable m\u00eame de se reproduire tout seul, et qui, m&rsquo;a-t-on appris r\u00e9cemment, utilise jusqu&rsquo;au m\u00e9tabolisme de sa cellule-h\u00f4te pour assurer sa descendance. L&rsquo;ingrat individu ! A c\u00f4t\u00e9 de cet \u00e9nergum\u00e8ne, j&rsquo;avais le sentiment d&rsquo;\u00eatre Jules C\u00e9sar ou Marc-Antoine invit\u00e9s en \u00c9gypte &#8211; lesquels s\u2019\u00e9taient quand m\u00eame fendu d&rsquo;une belle prestation de s\u00e9duction pour assurer leur descendance aupr\u00e8s de la reine et tenir, quelque temps, l\u2019\u00c9gypte en joug. On parlait l\u00e0 d&rsquo;une belle romance, quand ce virus, bien au contraire, se reproduisait avec l&rsquo;instinct d&rsquo;un violeur qui se serait mis en t\u00eate de peupler Rome en capturant sans vergogne les tr\u00e8s belles Sabines. John s&rsquo;\u00e9tait exclam\u00e9 \u00e0 l&rsquo;annonce de la nouvelle : \u00ab\u00a0ah, le cancrelat, il se reproduit plus vite qu&rsquo;un cafard\u00a0\u00bb ! Quelle n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 ma d\u00e9ception et ma tristesse, \u00e0 l&rsquo;\u00e9couter parler ainsi !<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ffcc00;\">Il faut dire ici que je me suis souvent \u00e9lev\u00e9 contre l&rsquo;appellation de cancrelat qu&rsquo;on nous sert \u00e0 toutes les sauces, la jugeant de prime abord m\u00e9prisante et cacophonique&#8230; jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 je suis tomb\u00e9 par hasard sur un pur chef d\u2019\u0153uvre de la po\u00e9sie fran\u00e7aise, au d\u00e9tour d&rsquo;une salle de classe dans laquelle j&rsquo;\u00e9tais venu perfectionner mon fran\u00e7ais et o\u00f9 j&rsquo;ai bien cru finir aplati sous la r\u00e8gle en bois du professeur, au m\u00eame titre que les doigts d&rsquo;un gamin interrog\u00e9 et qui pr\u00e9tendait avoir \u00e9t\u00e9 victime d&rsquo;amn\u00e9sie spontan\u00e9e pendant la nuit. Le gosse en question devait r\u00e9citer \u00ab\u00a0le cancre\u00a0\u00bb de Pr\u00e9vert. Bien plus qu&rsquo;il ne d\u00e9clamait les vers de l&rsquo;auteur (dont il avait h\u00e9las perdu la m\u00e9moire en se r\u00e9veillant), cet enfant merveilleux incarnait le cancre dans toute sa splendeur r\u00e9volt\u00e9e et riante. Ce cancre-l\u00e0, (cancrelat, haha) m&rsquo;avait \u00e9mu aux larmes. Plus tard, nous sommes devenus de grands amis et je me r\u00e9fugiai volontiers dans son cartable pour aller faire les quatre cent coups et faire tressauter de peur certains enseignants qui n&rsquo;affectionnaient alors ni ce cancre-ci, ni ce cancre-l\u00e0&#8230;<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ffcc00;\">A suivre&#8230;<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a quelques semaines, John et Mady ont commenc\u00e9 \u00e0 passer beaucoup de temps \u00e0 la maison. \u00c7a leur arrivait plut\u00f4t rarement. Habituellement, je ne les voyais que tr\u00e8s peu, le matin, entre un caf\u00e9 bu pr\u00e9cipitamment et une douche al\u00e9atoirement trop chaude ou trop froide et qui faisait hurler \u00e0 Mady des choses [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[12],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.o-kahu.com\/chapitre1\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/159"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.o-kahu.com\/chapitre1\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.o-kahu.com\/chapitre1\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.o-kahu.com\/chapitre1\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.o-kahu.com\/chapitre1\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=159"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/www.o-kahu.com\/chapitre1\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/159\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":162,"href":"http:\/\/www.o-kahu.com\/chapitre1\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/159\/revisions\/162"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.o-kahu.com\/chapitre1\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=159"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.o-kahu.com\/chapitre1\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=159"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.o-kahu.com\/chapitre1\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=159"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}