Les digressions d’un cancrelat excentrique

Il y a quelques semaines, John et Mady ont commencé à passer beaucoup de temps à la maison. Ça leur arrivait plutôt rarement. Habituellement, je ne les voyais que très peu, le matin, entre un café bu précipitamment et une douche aléatoirement trop chaude ou trop froide et qui faisait hurler à Mady des choses qu’en toute pudeur je ne répèterai pas ici ; et le soir, tellement éreintés que ni l’un ni l’autre ne prêtait réellement attention à ma présence sous leur toit.

Et puis je tiens, tant qu’on y est, à préciser que je ne suis pas du genre squatteur ingrat ou encombrant. J’ai toujours été très discret, bonne présentation, silencieux, muet comme une carpe : bref, le type qui sait se faire oublier, et d’ailleurs il m’est arrivé à plusieurs reprises de me demander si on se souvenait que j’existe…

Comme dirait un de leurs célèbres ascendants, que j’avais découvert au hasard d’une lecture dans un livre que Mady avait laissé ouvert sur le lit : « être ou ne pas être, telle est la question » ! Je n’ai jamais pu aller plus avant dans ce bouquin, il s’était refermé sur moi, assez violemment il est vrai : j’en avais conclu alors que Mady devait faire partie de ces gens qui n’aiment pas qu’on touche à leur livre quand ils en ont commencé la lecture. Un livre, c’est comme un bon ami : certaines personnes rechignent à partager leurs amis. To share or not to share ? That is the question ! Je sais, ça peut surprendre de rencontrer un être aussi chétif manier plusieurs langues en même temps : c’est à cause de ma mère : née à Londres dans un grand restaurant japonais, elle avait dû composer avec ces différents idiomes pour interpréter le plus rapidement possible les paroles de menace ou d’hostilité proférées à son égard. C’est elle qui m’a appris à me méfier des coups de pied et des coups de balais et, dans le même temps, à apprécier les volutes de la grande gastronomie.

Il faut dire que dans ma famille, hormis ma génitrice, et aussi loin que remonte ma mémoire, les gens mangent un peu n’importe quoi : peaux de banane, arrêtes de poisson, fromage longuement et savamment décomposé au milieu des déchets, rognures d’ongles, et autre excréments et sécrétions divers et variés. J’ai pris le contre-pied de ces tendances immémoriales. Composer avec les aliments à ma disposition, et ne chercher toujours que le meilleur, le fin du fin, the best of the best, telle est ma devise ! Tel Jonathan Livingstone, dans un ciel acquis à la force de ses ailes, j’ai su, très jeune, que je voulais m’émanciper de la benne à ordures. C’est comme ça que j’ai connu mon couple de colocataires pressés : un jour que je trainais ma mélancolie et mon spleen dans un hôtel réputé de Paris, j’avais le cafard, soit dit en passant et sans mauvais jeu de mot, après devrai-je le mentionner, une charmante croisière à travers la Manche, dans un sac à main en cuir véritable où j’avais lu, dans la langue de Molière, quelques pages ouvertes d’un livre qui devait faire de moi plus tard le dandy que je suis aujourd’hui : les Fleurs du mal, ouvrage admirable mais dans lequel je pressentais déjà toute la noirceur et la tristesse à l’œuvre dans le cœur humain.

Bref, excusez-moi de la digression, je rencontrai donc, ce soir-là, John et Mady, qui bien malgré eux, allaient devenir mes hôtes, au 136 boulevard de Picpus. Ils étaient sortis faire la bringue dans le grand Paris, et je les avais tout de suite remarqués à leur accent british qui ne passait pas inaperçu. Dois-je vous rappeler que je débarquais tout juste de Londres et que mon français laissait alors quelque peu à désirer. Or, pour un cafard qui veut vivre longtemps, il faut un tant soit peu comprendre la langue des personnes chez qui vous allez passer le plus clair de votre temps. Je grimpais dans le cartable de John tandis qu’en bon gentleman, il payait l’addition,et je m’installais, cosy, entre les mousses de mon embarcation. Nous prîmes le métro, ligne 6, direction Place de la Nation et bien sûr, du fait de mon jeune âge, je passai sans payer. Arrivés station Picpus, je me souviens encore avoir eu un regard de dédain pour ces cafards sans domicile qui faisaient l’aumône à la sortie du train. J’ai depuis lors revu mon jugement, et je tiens à ajouter que j’envoie désormais tous les mois quelques miettes aux cafards du cœur, en attendant que soit instauré un jour un revenu de blatte universel pour tous les cafards déshérités de la planète.

Après quoi nous arrivâmes au logis et, en bon fils unique, j’analysai l’orientation de ce qui allait devenir ma chambre, en accord avec les recommandations du cafard-shui, que j’avais étudié dans un resto chinois, juste après que le restaurant japonais où étaient nés ma mère et moi-même eut posé la clé sous la porte, suite à une inspection sanitaire qui m’avait découvert chevauchant makis et sushis, en quête du sacro-saint wasabi : je dois avouer ce faible pour les condiments épicés qui m’a souvent valu un teint de tomate trop mure sur les photos de famille.

Depuis mon arrivée dans le petit appartement, nous coulions des jours heureux, Mady et John affairés le jour durant à leurs professions respectives et moi, l’esprit toujours occupé entre de grandes lectures et des arrangements culinaires qui m’avaient valu un trois-cafards en 2017 pour le modeste restaurant bioblatte dont je m’occupais en ce temps-là.

Et puis, il y a quelques semaines est arrivée la nouvelle de l’épidémie. Toute la presse française et étrangère paraissait ne plus avoir d’yeux que pour cet organisme chétif, incapable même de se reproduire tout seul, et qui, m’a-t-on appris récemment, utilise jusqu’au métabolisme de sa cellule-hôte pour assurer sa descendance. L’ingrat individu ! A côté de cet énergumène, j’avais le sentiment d’être Jules César ou Marc-Antoine invités en Égypte – lesquels s’étaient quand même fendu d’une belle prestation de séduction pour assurer leur descendance auprès de la reine et tenir, quelque temps, l’Égypte en joug. On parlait là d’une belle romance, quand ce virus, bien au contraire, se reproduisait avec l’instinct d’un violeur qui se serait mis en tête de peupler Rome en capturant sans vergogne les très belles Sabines. John s’était exclamé à l’annonce de la nouvelle : « ah, le cancrelat, il se reproduit plus vite qu’un cafard » ! Quelle n’avait pas été ma déception et ma tristesse, à l’écouter parler ainsi !

Il faut dire ici que je me suis souvent élevé contre l’appellation de cancrelat qu’on nous sert à toutes les sauces, la jugeant de prime abord méprisante et cacophonique… jusqu’au jour où je suis tombé par hasard sur un pur chef d’œuvre de la poésie française, au détour d’une salle de classe dans laquelle j’étais venu perfectionner mon français et où j’ai bien cru finir aplati sous la règle en bois du professeur, au même titre que les doigts d’un gamin interrogé et qui prétendait avoir été victime d’amnésie spontanée pendant la nuit. Le gosse en question devait réciter « le cancre » de Prévert. Bien plus qu’il ne déclamait les vers de l’auteur (dont il avait hélas perdu la mémoire en se réveillant), cet enfant merveilleux incarnait le cancre dans toute sa splendeur révoltée et riante. Ce cancre-là, (cancrelat, haha) m’avait ému aux larmes. Plus tard, nous sommes devenus de grands amis et je me réfugiai volontiers dans son cartable pour aller faire les quatre cent coups et faire tressauter de peur certains enseignants qui n’affectionnaient alors ni ce cancre-ci, ni ce cancre-là…

A suivre…

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