[…]
Mais on ne part pas comme on prend le métro au bout de la rue, comme on prend le train un beau matin, après s’être brossé les dents à l’eau de Cologne, et mis sur son 31 boulevard des geôles volontaires, on accomplissait alors son devoir de servitude quotidienne avec le sourire coincé qui est dû et requis à toute entreprise qu’on n’a jamais vraiment entrepris de concevoir comme un acte d’amour, plutôt comme un énième pas au sortir du berceau, alors qu’on nous acclame à des années de là d’avoir fini sa soupe jusqu’au seuil de la cuillère, et qu’en tout état de cause, on est bien fier de pouvoir montrer qu’on sait mieux que quiconque attacher ses chaussures et ses rêves avec la même confiance aveugle dans les graphiques en courbe qui démontrent assez savamment qu’on a quand même atteint le summum de l’évolution sapiens sapiens. « Tiens, c’est vrai, il faut que j’achète de la lessive au retour du boulot : homo lave plus blanc que blanc, faudra que j’essaie ».
Blanc, c’était aussi la couleur des voiles dont il avait un jour rêvé – osé rêvé, car son entourage lui avait aussitôt très nasalement ri au nez. Tant pis ses voiles seraient noires, comme le firmament, comme un cosmos inconnu et prometteur qu’on rencontre les nuits de nouvelle lune, quand on sort de chez soi aux heures tardives de la nuit, poussé par une insomnie entêtante, et qu’on se rencontre pour quelques secondes, soi-même devant l’infini, soi-même partie intégrante de l’univers miroir. Depuis combien d’années n’était-il pas sorti de chez lui à l’heure des sorcières et des chats perchés, à l’heure des lunatiques et des philosophes errants qui ont oublié où ils habitaient, quand le monde paraît si vierge qu’on se sent l’âme des premiers pèlerins, largués dans l’univers comme un avion qui décolle, lancés sur le chemin sans carte ni boussole… Depuis combien de temps, dis ?
Non décidément, la voie ferrée n’avait plus rien de sibérienne, et le métropolitain lui faisait davantage penser à des boites de sardines qu’on aurait juxtaposées sans les laver pour une expo d’art contemporain, qu’à un moyen de transport conçu pour aller plus loin…
Jadis, Mado avait croisé Tarik un long moment. C’était, il s’en souvenait, entre les pages noircies de merveilles d’un livre longtemps tanné au soleil. Comment s’appelait ce bouquin fantastique qu’il avait chiné autrefois chez un bouquiniste des quais de Seine qui disait appartenir à une famille de gens du cirque et attestait ses dires en jonglant avec les livres qu’il vendait ? Tarik était alors tombé devant lui, attestant au passage que le bouquiniste avait un peu perdu la main, et Mado l’avait relevé en même temps qu’il sortait un billet de sa poche, autant pour la prestation que pour le livre lui-même…
En y repensant ce matin-là, cramponné à sa barre de sécurité, dans son wagon conserve bondé de monde, qui l’amenait de Bondy à la Défense (sardine tu n’es que sardine et tu redeviendras sardine), il se demanda s’il n’aurait pas dû à l’époque accepter la proposition de Tarik qui semblait bien lui dire entre les lignes quelque chose d’important, comme une invitation à perdre pied dans la fuite idéale, comme un souvenir lointain de sa vie vagabonde : « Non Mado, il n’est pas fou le nomade, il sait bien que la vie est partout, au goulet de la rade ».
Ce jour-là, Kevin Bosmail, au 36e étage de la tour Total, dans son vaste bureau entièrement équipé de produits dérivés du pétrole, recevait un bien curieux message :
« Bonjour M. Bosmail, ici Mado Norade, de la société Elevatronix. Je devais intervenir dans vos installations ce matin. Je viens cependant de croiser mon vieil ami Tarik entre les lignes. Je ne viendrai donc pas aujourd’hui, pas plus que demain, ni même après. Attention vos ascenseurs sont en panne et risquent de le rester un bon moment. Bonne verticalité à vous. Je vais quant à moi explorer l’éventualité d’une horizontalité libératrice. Je vous envoie un ami alpiniste dans la semaine. Bien cordialement, M.Norade»
Everything you look for always remains between the lines…
Tout ce que tu recherches se trouve toujours entre les lignes…