Il était une fois, dans le sonnant Royaume des Lunes Bavardes, un réveil. Oui, vous avez bien entendu, un bon vieux réveil-matin des familles, de ceux-là qui vous torturent les oreilles, vous enquiquinent les tympans et vous tarabusquent l’esprit qui rêvassait si tendrement…
Notre réveil se prénommait Tiknote, nom qu’il devait de l’horloger du roi, Tiknobel, un fameux savant et ingénieur du Royaume qu’une épine de Pigalus Conus coincée entre les deux orteils avait rendu, dès son plus jeune âge, maître dans l’art d’articuler les aiguilles, qu’il plantait ça et là, dans un morceau de bois comme dans une boule de neige. Sa plus belle invention, reconnue dans tout le royaume, était une horloge atomique greffée au sommet du crâne et connectée aux pensées de son porteur et qui permettait, en cas de doute cartésien, de savoir si ce dernier était un bon sujet ou au contraire un affreux partisan de l’Abilboncoeur, le parti de l’opposition qui préconnisait alors un arrêt des hostilités envers le peuple voisin du Toutabéné, une réorientation écologique de l’économie de l’Avant-veille et, surtout, qui militait pour qu’on arrête de soutirer à la planète le précieux proctoctoil, minerai hermaphrodite et fortement lunatique qui faisait en ce temps-là fonctionner toute la machinerie du royaume de l’Avant-veille.
Tiknote avait été conçu la nuit où l’épouse de l’horloger, Rosa Boneuil, souffrante depuis des lunes d’un mal qu’aucun docteur du royaume n’avait pu juguler, avait rendu son dernier soufle, après avoir murmuré à l’oreille larmoyante de son mari : « donne-leur une raison de rêver et des notes sensibles pour adoucir leurs peines ». Son époux, pensant que sa femme avait perdu la raison et s’était peut-être accoquiné avec quelque partisan de l’Abilboncoeur, recueillit pieusement ces dernières paroles mais ne les ébruita jamais. En revanche, dès que son oreille en deuil eut versé toutes ses larmes, Tiknobel, le coeur fourbu, et la bouche à jamais close, se mit à l’ouvrage. Il travailla toute la nuit, fondit, coupa, perça, ajusta les aiguilles façonnées dans un alliage d’harmonium et de mystigon et les fit tourner, surmontant un cadre en forme de coeur, taillé dans un très rare morceau de bois flotté stellaire, un bois qui avait parcouru des milliers d’années lumière dans le cosmos avant de se poser tout en douceur sur les genoux de Rosa Boneuil, un beau jour de noctembre – Tiknobel s’en était souvenu, non sans qu’une larme mémoire ne vienne lui chatouiller les oreilles et lui rappeler l’événement, exactement comme s’il avait eu lieu cette nuit-là. Les larmes, dans le pays des lunes bavardes, avaient en effet cette curieuse habitude de faire revivre les événements, trait pour trait et en couleurs, à ceux qui les versaient…